Un monde du travail en profonde mutation
Vidéo de l’entrevue
Vidéo originale

© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue), adapté du documentaire Un monde du travail en mutation de Daniel Mercure (PhD, sociologue) réalisé par Pierre Fraser (2018-2026).
Question
Comment le travail a-t-il pu glisser d’un cadre collectif protecteur vers une atomisation subjective où l’individu devient son propre exploiteur au nom de l’efficience ?
Hypothèse
L’hypothèse ici défendue suggère que les mutations structurelles, technologiques et managériales des trente dernières années n’ont pas simplement modifié les tâches, mais ont opéré une colonisation psychique du travailleur, transformant l’autonomie en une surveillance invisible et la flexibilité en une précarité systémique.
Une rupture radicale avec le modèle fordien du travail
La rupture avec le modèle fordien, où l’ouvrier entrait à l’usine à dix-huit ans pour n’en sortir qu’à la retraite, marque la fin d’une ère de stabilité relative et de frontières sociales nettes. Aujourd’hui, nous assistons à une disparition des temps sociaux, car le travail s’immisce partout, jusque dans nos poches via des ordiphones qui exigent une disponibilité de chaque instant. On répond à un courriel à neuf heures le soir ou on gère une crise le samedi matin depuis un chalet, rendant le calcul des heures réelles totalement illusoire. Cette porosité généralisée crée une surcharge mentale qui ne se limite plus aux cadres, mais s’étend à l’ensemble de la population active, embrouillant définitivement la ligne entre vie personnelle et survie professionnelle.
Cette mutation repose sur un socle économique dur, celui d’un capitalisme actionnarial et financier qui impose une libéralisation sans frein des échanges mondiaux. Depuis la crise de 2008, cette logique s’est consolidée, poussant les entreprises vers une quête de flexibilité technique et numérique pour ajuster leur masse salariale aux soubresauts du marché. Le résultat concret pour le salarié se traduit souvent par des « miettes de travail » : des contrats à durée déterminée, de la sous-traitance et des statuts atypiques qui érodent la sécurité d’emploi. On ne négocie plus l’enrichissement ou des augmentations de salaire massives comme dans les années 1970, mais on lutte pied à pied pour le simple maintien du pouvoir d’achat face à une concurrence internationale féroce.
Le secteur public n’est pas épargné par ce vent glacial de productivité, copiant les modèles de gestion du privé sous prétexte d’efficience et de réduction des coûts. En santé ou en éducation, on a même vu apparaître des « méthodes de gestion Toyota » ou des systèmes de gestion axée sur les résultats qui transforment l’acte humain en une simple statistique. Les professionnels, qu’ils soient infirmiers ou enseignants, se retrouvent à monitérer des épisodes de soins ou des taux de réussite plutôt que de s’occuper du développement des personnes. Cette dévalorisation du sens profond du métier crée une crise d’identité majeure, car les valeurs de service public s’écrasent contre le mur des exigences comptables et de la concurrence entre institutions.

À la croisée de la sociologie, de la linguistique et de la philosophie, la revue explore les structures invisibles de nos sociétés, depuis les grands récits idéologiques jusqu’aux mutations technologiques majeures.
L’émergence de l’entreprise intelligente
L’émergence de « l’entreprise intelligente » marque une révolution managériale où l’on cherche désormais à mobiliser la subjectivité même du travailleur. On ne demande plus seulement d’exécuter des gestes, mais d’investir ses aspirations, ses habiletés et ses émotions dans la réussite de l’organisation. Cette « autonomie responsable » est en réalité un piège procédural où l’individu s’autorégule sous l’œil constant des datas et du coaching. L’évaluation par les pairs ou par le client vient remplacer la hiérarchie directe, créant une pression horizontale plus efficace et plus brutale que l’ancien autoritarisme patronal.
La main-d’œuvre elle-même a changé, devenant plus instruite, plus féminisée, mais aussi plus atomisée dans ses revendications. On observe un déclin du rapport de classe frontal au profit d’une individualisation des parcours où chacun cherche sa réalisation personnelle dans l’emploi. Le modèle de « l’égotéliste » cherche à retrouver au bureau les mêmes libertés qu’à l’extérieur, mais se heurte souvent à une réalité de contrôle serré. Cette quête de singularité est récupérée par une gestion des ressources humaines « à la carte » qui, sous couvert de flexibilité et de programmes d’aide, peut ouvrir la porte à l’arbitraire managérial.
Égotélisme
L’égotélisme désigne une posture de la main-d’œuvre contemporaine qui cherche à fusionner ses objectifs de développement personnel avec son activité professionnelle.
- Singularité : le travailleur veut être reconnu comme une individualité unique plutôt que comme un simple rouage interchangeable.
- Autonomie importée : le travailleur souhaite retrouver au travail les libertés et l’autonomie dont il dispose dans sa vie de citoyen et de consommateur..
- Identité : le travail n’est plus seulement un gagne-pain, mais un vecteur de réalisation de soi et de construction identitaire.
- Défi managérial : cette posture force les entreprises à adopter une GRH à la carte (coaching, horaires flexibles) pour capter cet engagement subjectif, tout en risquant de fragiliser les solidarités collectives et syndicales.
Par exemple, au Québec, la précarité n’est plus marginale, elle est devenue un mode de régulation qui touche 60 % des travailleurs dépourvus de régimes de retraite complémentaires. Ces nouveaux emplois numériques ou de services arrivent souvent sans filet de sécurité, sans assurance et sans garantie de lendemain. Le cas des éducatrices en milieu familial, qui ont dû mener dix ans de bataille juridique pour être reconnues comme des travailleuses à part entière, illustre bien ce laxisme étatique volontaire. L’État, en voulant réduire sa taille et sa mission, crée lui-même les zones grises où les citoyens arrivent à l’âge de la retraite dans une insécurité financière absolue.
Le travail au cœur même de la vie
Le travail, loin d’être devenu secondaire, occupe une place centrale paradoxale : on n’a jamais autant travaillé, mais on s’y épuise plus vite. Nous ne sommes pas dans une société de loisirs, celle vantée par malgré le mythe de la liberté financière à 55 ans, car les jeunes comme les aînés sont contraints de rester actifs pour maintenir leur niveau de vie. Les classes moyennes vivent aujourd’hui dans la peur du déclassement et de la perte des acquis sociaux, ce qui fragilise d’autant le pivot de la mobilité sociale. En fait, le travail ne rend plus seulement libre ou accompli ; il rend littéralement malade, avec des taux d’épuisement professionnel qui explosent dans les secteurs de pointe comme dans les services de base.
Face à ce paysage fragmenté, le mouvement syndical se trouve à la croisée des chemins et doit apprendre à représenter une stratification sociale complexe. Il doit désormais parler autant au psychologue qu’au travailleur d’un commerce de détail ou de l’agroalimentaire, tout en luttant contre l’illusion que la performance individuelle suffit à protéger le salarié. La modernisation des lois du travail est impérative car le cadre légal actuel est déconnecté des réalités du travail atypique et du numérique. Le défi est colossal : recréer du collectif là où le management moderne a réussi à imposer le chacun pour soi et l’intériorisation des contraintes de marché.
Finalement, si les avancées technologiques offrent des outils incroyables, elles ne peuvent se substituer à une main-d’œuvre stable et respectée. Les valeurs gagnantes pour l’avenir reposent sur la reconnaissance réelle, la formation continue et une conciliation famille-travail-études qui ne soit pas un vain mot. Il faut sortir de la gestion par les miettes pour redonner au travail sa dimension d’expérience humaine globale plutôt que de chaîne de production cognitive. Sans un changement radical des politiques actuelles et un retour au dialogue social, la productivité « noble » sera sacrifiée sur l’autel d’une efficience qui broie les individus.
Une hypothèse sur le travail en mutation à nuancer
L’hypothèse de départ, qui postule une colonisation psychique du travailleur et une transformation de l’autonomie en outil de surveillance, se voit largement confirmée par les faits sociologiques présentés, tout en nécessitant une nuance cruciale sur la nature de la résistance des travailleurs. Si l’on observe ces mutations depuis la crise de 2008, on constate que le glissement du travail vers une sphère d’atomisation subjective n’est pas un accident de parcours, mais le résultat d’une ingénierie managériale qui a réussi à transformer la liberté apparente en une contrainte intériorisée.
Le passage d’une flexibilité purement technique, liée aux machines, à une flexibilité numérique et identitaire confirme que le travailleur est désormais son propre surveillant. Dans le modèle industriel classique, le contremaître incarnait l’autorité, alors qu’aujourd’hui, c’est l’ordiphone et l’impératif de réactivité qui dictent le rythme, même au milieu d’un chalet le samedi matin. Cette porosité totale entre le temps de vie et le temps de production valide l’idée d’une surcharge mentale devenue systémique, où l’individu, croyant gérer son temps, ne fait que gérer sa propre exploitation pour répondre à des flux tendus mondiaux.
Il faut toutefois nuancer l’idée d’une soumission totale par ce que l’on appelle le modèle de l’égotélisme, qui représente une part importante de la nouvelle main-d’œuvre. Ces travailleurs, plus instruits et souvent plus exigeants, ne sont pas de simples victimes passives ; ils cherchent activement à importer leurs valeurs de liberté individuelle dans l’entreprise, créant un front de tension permanent avec la direction. La gestion des ressources humaines « à la carte », avec ses programmes de coaching et ses ajustements personnalisés, est moins une preuve de générosité qu’une réponse forcée à cette nouvelle exigence de reconnaissance, bien qu’elle ouvre paradoxalement la porte à un arbitraire managérial accru sous couvert de bienveillance.
Cette dynamique de précarisation touche aujourd’hui des strates de la population qui se croyaient protégées, comme les professionnels du secteur public ou les cadres, confirmant que le « nuage » du capitalisme financier ne laisse aucune zone d’ombre. En santé ou en éducation, l’imposition de statistiques de performance (les « épisodes de soins » dans le système de santé) transforme des vocations en tâches comptables, ce qui valide l’hypothèse d’une déconnexion entre le sens du métier et la réalité administrative. Le travailleur n’est plus seulement celui qui produit un service, il est celui qui doit prouver en permanence qu’il est productif, une double tâche qui mène inévitablement à l’épuisement professionnel.
Enfin, l’infirmation partielle de l’hypothèse pourrait venir de la capacité de réorganisation du mouvement syndical et des luttes pour la reconnaissance de nouveaux statuts, comme le montre l’exemple des éducatrices en milieu familial. Si la dérive vers l’atomisation est réelle, elle n’est pas une fatalité biologique, mais un choix de régulation politique que l’État peut encore modifier. La centralité du travail reste absolue, car il demeure le principal vecteur de survie financière et d’identité sociale, ce qui signifie que la bataille pour la redéfinition des frontières entre l’humain et la machine ne fait que commencer, loin d’être une défaite déjà actée, même si, au moment où ces lignes sont écrites, l’IA semble tout absorber, même le social.
© Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue), adapté du documentaire Un monde du travail en mutation
de Daniel Mercure (PhD, sociologue) et réalisé par Pierre Fraser (2018-2026).




