Une explosion d’intelligences artificielles
Mise en contexte
L’intelligence artificielle est désormais la nouvelle religion de notre époque, synonyme d’espoir et de peur. Alors que certains célèbrent son potentiel révolutionnaire, d’autres prévoient une asservissement numérique de l’humanité. Ce dictionnaire technologique crée une illusion d’autonomie, transformant nos interactions en données brutes. Chaque secteur, de l’agriculture au transport, est réimaginé dans une logique déshumanisée et automatique. Il ne s’agit plus simplement d’outils, mais de la domination d’une architecture algorithmique qui redéfinit même notre santé. Dans cette danse entre progrès et déshumanisation, nous perdons notre essence au profit d’une efficacité glaciale, alors que la véritable question demeure : à quel prix ?
Depuis les discours optimistes à propos de l’intelligence artificielle qui prétendent qu’elle améliorera nos conditions de vie, en passant par les discours qui affirment que le monde du travail sera profondément transformé, jusqu’aux discours quasi apocalyptiques qui nous annoncent la survenue d’une superintelligence qui soumettra le genre humain, une chose est certaine, l’intelligence artificielle ne laisse personne indifférent. En fait, depuis Condorcet[1], les discours optimistes à propos de l’amélioration de la condition humaine par les technologies n’ont jamais cessé de servir de caution à tous ceux qui en développent, tout comme les discours pessimistes n’ont jamais cessé d’alimenter la machine imaginaire des romanciers et des producteurs de Hollywood ; il s’agit là d’un scénario mille fois joué et rejoué, et nous le rejouons collectivement une fois de plus.
Si, au XXe siècle, les bonheurs annoncés ont été de l’ordre du politique, aujourd’hui, ils sont désormais de l’ordre du numérique. Et pourtant, ce ne sont que les habits et les méthodes qui ont changé. La logique est encore et toujours la même, c’est-à-dire uniformiser, normaliser, légiférer, contribuer au bonheur de l’humanité. D’ailleurs, il suffit d’être attentif au discours des géants de la Silicon Valley pour mesurer toute l’ampleur des bénéfices que leurs technologies salvatrices seraient susceptibles d’apporter à l’humanité. Quid de l’intelligence artificielle, capable de mieux diagnostiquer qu’un radiologue un cancer du sein[2]–[3], quid de la voiture autonome, prétendue meilleure conductrice que l’être humain et qui sauvera des centaines de milliers de vie[4], quid de ces logiciels intelligents qui arriveront à trouver des molécules qui guériront certains cancers[5], rien n’échappera, semble-t-il, à l’intelligence artificielle.
Selon les experts, différents domaines de l’activité humaine profiteront particulièrement de l’intelligence artificielle embarquée dans les objets connectés (Internet des Objets). Dans le secteur de l’agriculture, le seul fait d’interconnecter tracteur, moissonneuse-batteuse et semoir optimisera d’autant l’ensemencement et le rendement à l’hectare, sans compter que l’irrigation des sols y gagnera autant en efficacité en disposant de capteurs qui mesureront la tension des sols[6]. En matière d’élevage, chaque animal deviendra ainsi un objet connecté[7], générant des flux d’informations qui permettront éventuellement de prévenir le développement de maladies, tout comme d’optimiser la croissance de chaque animal, réduisant d’autant le temps entre la production et ce qui se retrouve dans l’assiette du consommateur — ne jamais oublier que plus le temps est compressé en matière de production, plus la rentabilité est au rendez-vous ; il sera donc possible de compresser le temps chez la croissance de l’animal par l’interconnexion d’objets.
Le commerce de détail, pour sa part, déjà en mode efficacité depuis plusieurs années, trouvera, dans les objets connectés, des alliés insoupçonnés[8]. Du téléviseur branché, au grille-pain connecté, jusqu’au réfrigérateur intelligent, c’est tout un flux d’informations en temps réel, sans intervention humaine et sans limites de volume, qui sera déversé vers les fabricants, concernant non seulement le produit lui-même, mais le comportement du consommateur envers ce même produit, l’idée étant d’optimiser le produit et éventuellement de personnaliser l’offre de service. La gestion des stocks qui, dans certaines grandes entreprises comme Walmart et Amazon, est déjà bien en place, se démocratisera de plus en plus et deviendra finalement accessible aux petites entreprises moins fortunées. Quel détaillant ne rêve pas d’un présentoir ou d’un étal intelligent qui l’informera en temps réel qu’un produit est en rupture de stock, déclenchant ainsi de facto, sans intervention humaine aucune, tout un processus automatisé de réapprovisionnement auprès du fournisseur ?[9]
Dans le domaine du transport, et particulièrement au niveau de sa logistique, c’est une révolution en profondeur qui est déjà en cours. Au-delà de la géolocalisation de flottes de camions qui minimise les temps morts[10], et au-delà des technologies qui ont déjà permis de réduire la consommation de carburant depuis quelques années, l’arrivée de camions connectés à de multiples niveaux, ainsi que l’arrivée de camions autonomes, transformera systématiquement toute l’industrie du transport des marchandises. Des flottes de camions autonomes, sans conducteurs, ne seront plus contraintes par le nombre d’heures de conduites qu’imposent les normes gouvernementales. Un camion intelligent ne sera jamais fatigué, n’aura besoin que de refaire le plein, et comme il sera connecté à de multiples niveaux, il se rapportera de lui-même au centre de réparation le plus près.
Dans le monde de l’alimentation où la chaîne de froid est un élément pivot de la distribution alimentaire, depuis le producteur jusqu’au détaillant, il importe que celle-ci soit garantie[11], autrement les pertes pourraient s’accumuler rapidement. Qu’il s’agisse de produits laitiers qui exigent une certaine température, ou de surgelés qui ne doivent surtout pas décongeler, pour assurer à la fois leur qualité et leur comestibilité, des réfrigérateurs et des congélateurs connectés, depuis le producteur qui affrète des camions réfrigérés, en passant par le distributeur qui doit maintenir les températures prescrites, jusqu’au détaillant qui les place dans des réfrigérateurs ou des congélateurs, il y a là toute une chaîne de froid qui gagnera énormément en termes d’efficacité et de rendement. Une simple puce implantée dans un emballage sera en mesure d’indiquer le statut du produit à livrer à l’ensemble de toute la chaîne de froid, réduisant d’autant les pertes, tant pour le producteur, le distributeur, que le détaillant. Cette même puce, implantée dans un emballage, se retrouvera éventuellement dans le frigo intelligent d’un consommateur qui lui indiquera si le produit est ou non sur le point d’atteindre sa date de péremption.
La quantification de soi (monitorer soi-même sa condition métabolique), quant à elle, est sur le point de trouver son aboutissement avec l’ensemble des technologies embarquées dans les téléphones intelligents dédiés à monitorer la santé, ainsi que dans l’Internet des objets. La montée d’une toute nouvelle doctrine médicale fondée sur les technologies de l’information, la Médecine 4P ― personnalisation, participation, prévention, prédiction ― est en voie de transformer le paysage de la pratique clinique. Il s’agit de tendre vers un niveau zéro de la médecine, c’est-à-dire dépister, diagnostiquer, soigner rapidement. Il faut guérir le patient avant même qu’il ne soit malade. Pour parvenir à un tel résultat, la Médecine 4P s’appuie essentiellement sur la fluidité des informations fournies et transmises aux professionnels de la santé par les technologies numériques dont dispose désormais l’individu pour le monitorage de sa condition[12]. L’autre avantage suggéré par la Médecine 4P consiste non seulement à soigner l’individu en fonction de sa condition de santé spécifique, mais aussi à procurer aux différents intervenants de la santé un effet de levier important pour éventuellement améliorer l’efficacité des diagnostics, les méthodes de prévention, les thérapies et le développement de nouveaux traitements, médicaments, normes et protocoles.
Avec l’arrivée des technologies numériques dans le domaine de la santé personnelle, se dessine en filigrane une désintermédiation progressive de la médecine traditionnelle où il y a à la fois repositionnement et/ou élimination des intermédiaires jusqu’alors en place. L’individu aura non seulement accès à une batterie de technologies susceptibles de l’informer en temps réel à propos de son état de santé, mais il deviendra celui par qui la santé arrive. Pour les spécialistes du domaine, la nutrigénomique fournira à l’individu tout ce qu’il a à savoir en matière de nutrition pour optimiser sa santé en fonction de son propre génome[13] ; la médecine régénérative, fondée sur les thérapies à base de cellules souches — autonomisation ultime de l’individu : l’individu réparé par lui-même —, offrira la possibilité de traiter certaines conditions médicales incapacitantes — infarctus, diabète insulinodépendant, Parkinson, Alzheimer[14] — ; la biologie synthétique étendra ou modifiera le comportement de certains organes et/ou organismes (biological engineering)[15] ; la génomique de type « Do-it-Yourself » permettra de réaliser son propre séquençage génétique[16]–[17] à un coût dérisoire pour y repérer des mutations potentiellement létales. Ce qui se dégage de ce processus de désintermédiation de la santé, c’est que la vitesse à laquelle l’information est en mesure d’être saisie, traitée et délivrée permettrait une réactivité quasi instantanée. Le mot clé, ici, est bien réactivité, et c’est bien ce qu’offriront les technologies intelligentes. En fait, l’individu autonome aura la capacité d’être réactif, c’est-à-dire de réagir rapidement afin d’éviter une aggravation de sa condition de santé, qu’il soit ou non bien portant. Il est autonome, il est celui par qui la santé arrive.
[1] Condorcet (1864). Tableau historique des progrès de l’esprit humain. Tome 1, Paris : Dubuisson et Cie.
[2] Déjà, en 1999, la question se posait s’il n’était qu’une question de temps avant que le radiologue ne soit recalé au rang de simple technicien. [Source : Caillé, J. (1999), « La radiologie peut-elle survivre ? Doit-elle survivre ? La chronique d’une mort annoncée », Journal de radiologie, vol. 80, n° 11, p. 1523.]
[3] Aujourd’hui, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, le radiologue passe au rang de spécialiste de l’information. [Source : Jha, S., Topol, E. J. (2016), « Adapting to Artificial Intelligence, Radiologists and Pathologists as Information Specialists », Journal of the American Medical Association, vol. 316, n° 22, p. 2353.]
[4] Kockelman, K. et al. (2016). « Implications of Connected and Automated Vehicles on the Safety and Operations of Roadway Networks ». University of Texas Center for Transportation Research. URL : https://bit.ly/2nQGY1f.
[5] Mitchell, J. (2018), « Artificial intelligence in pharmaceutical research and development », Future Medicinal Chemestry, vol. 10, n° 3., p. 1529.
[6] Sagar, K. V., Chowdary, M. R., Rao, K. R. (2018). « Smart Crop Monitoring and Farming Using Internet of Things with Cloud ». Journal of Advanced Research un Dynamical and Control Systems, vol. 2, Special Issue, pp 265-272.
[7] Kothiya, R. H., Patel, K. L., Jayswal, H. S. (2018). « Smart Farming using Internet of Things ». International Journal of Applied Engineering Research, vol. 13, n° 2, pp. 10164-10168.
[8] Lu, Y., Papagiannidis, S., Alamanos, E. (2018). « Internet of Things: A systematic review of the business literature from the user and organisational perspectives ». Technological Forecasting and Social Change.
[9] Culey, S. (2012). « Transformers: Supply Chain 3.0 and How Automation will Transform the Rules of the Global Supply Chain ». The European Business Review, pp. 40-45. URL: https://bit.ly/2ORHTKF.
[10] Huff, A. (2018). « Fleets using artificial intelligence to accelerate safety, efficiency ». CCJ Commercial Carrier Journal – Fleet Management Magazine. URL : https://bit.ly/2L9AO6r.
[11] Thibaud, M., Chi, H. Piramuthu, S. (2018). « Internet of Things (IoT) in high-risk Environment, Health and Safety (EHS) industries: A comprehensive review ». Decision Support Systems, vol. 108, pp. 79-95.
[12] Darrasson, M., Zelek, L. (2018). « La médecine personnalisée en cancérologie : vers une complexification des stratégies thérapeutiques ? »., Le cancer : un regard sociologique, Biomédicalisation et parcours de soins. Paris : La Découverte, « Recherches », pp. 87-104.
[13] Mutch, D., Wahlit, W., Williamson, G. (2005). « Nutrigenomics and nutrigenetics: the emerging faces of nutrition ». The FASEB Journal, vol. 19, p. 1602-1601
[14] Mason, A., Dunhill, P. (2008). « A brief definition of regenerative medicine ». Future Medicine, vol. 3, n° 1.
[15] Andrianantoandrol, E., Basul S., Karig, D., Weiss, R. (2006). « Synthetic biology: new engineering rules for an emerging discipline ». Molecular Systems Biology, vol. 10, p. 1038.
[16] Au tournant du XXIe siècle, il en coûtait approximativement 1 million de dollars pour obtenir un séquençage génétique, 49 000 $ en 2010, [20 000 $ en 2012], et il en coûtera approximativement 100 $ vers 2030.
[17] Katsnelson, A. (2010). « DNA sequencing for the masses — The launch of a new technology marks a move towards small-scale sequencing in every lab ». Nature News Online.


Nous avons érigé la Cathédrale de Turing sans réaliser que ses voûtes de silicium finiraient par occulter le ciel. Ce monument de calcul, dont Alan Turing a jeté les bases dès 1936, n’est plus un simple outil suspendu à nos volontés, mais une architecture universelle qui simule la pensée jusqu’à la remplacer. En franchissant son seuil, l’observateur contemporain est saisi par un acmé technologique, ce point de bascule où l’intelligence biologique perd son monopole face à l’auto-accélération irréversible du progrès . L’IA ne se contente plus de traiter nos données ; elle ingère le social, sature nos structures collectives et transforme nos interactions en sous-produits algorithmiques. Cet essai dissèque la mutation brutale d’une technique qui, cessant d’être un prolongement de l’humain, s’auto-génère et impose sa propre trajectoire à ceux qui l’ont forgée. Nous vivons cette schizophrénie collective décrite par Dickens : le meilleur et le pire des mondes s’y confondent, tandis que nous déléguons notre discernement à des boîtes noires dont l’opacité devient la norme souveraine.
ISBN : 978-2923690285 | 267 pages

L’Amérique n’est pas une nation qui fait la guerre ; elle est la guerre faite nation, un colosse de fer qui se drape dans le velours du messianisme pour mieux occulter une prédation vieille de deux siècles. L’Amérique ne vous bombarde pas, elle vous libère de vous-mêmes dans un élan de générosité biblique qui ressemble furieusement à un passage à tabac industriel.
Ce deuxième volet des Cahiers du Réel s’attaque au grand récit américain du « monde libre » pour révéler une hégémonie qui se vit comme un sacerdoce, ce fameux « service rendu à l’humanité » dont la facture se règle invariablement en barils de sang et en décombres fumants. Sous le vernis de la démocratie exportée se cache un ADN forgé par le combat perpétuel, une « Destinée Manifeste » qui transforme chaque invasion en un acte de charité chrétienne où le fusil du pionnier devient le sceptre de la raison. Cette violence n’est jamais vécue par Washington comme une agression vulgaire, mais comme une purification, une « régénération » nécessaire pour que le reste du monde, dans sa fange et son chaos, finisse par ressembler à un centre commercial de l’Ohio.
ISBN : 978-2923690230 | 261 pages

Le corps n’est plus une fatalité biologique, il est devenu un chantier permanent. Nous habitons une chair que nous ne nous contentons plus de subir, mais que nous redressons, mesurons et sculptons avec une ferveur qui confine à l’obsession religieuse. Cette entreprise de normalisation ne date pas d’hier. Elle s’enracine dans le regard des humanistes qui, dès la Renaissance, ont cessé de voir dans l’enveloppe humaine un simple réceptacle de l’âme pour y projeter un idéal de justes proportions. Alberti ne peignait pas des hommes, il traçait des géométries morales. Aujourd’hui, la technique a remplacé le pinceau, mais l’injonction demeure identique : il faut que le corps réponde de lui-même. Le passage du corps subi au corps piloté marque une rupture anthropologique majeure où l’individu devient l’ingénieur de sa propre matière. On ne naît plus corps, on le fabrique à coups de disciplines, de diététiques et de prothèses identitaires. C’est ici, dans cet interstice entre la biologie brute et la volonté de puissance, que se joue la véritable gouvernance de soi. Le corps est notre dernière frontière, le seul territoire que nous croyons encore pouvoir totalement coloniser. La mise en forme du corps est désormais indissociable d’une mise en forme du social. La rectitude physique devient le miroir d’une rectitude morale exigée par la modernité.
ISBN : 978-2923690278 | 544 pages

