L’Amérique et la destitution du réel
Mise en contexte
La science est en état de siège. Bienvenue dans le « moment orwellien » où le pouvoir assassine le réel par la novlangue. En censurant des mots ou en brandissant des étiquettes toxiques comme le « wokisme », on arrache les touches de votre clavier mental pour paralyser toute pensée critique. Ce n’est pas qu’une guerre de budgets, c’est une purge idéologique : si l’État décrète que 2+2 font 5, l’astrophysique devient un acte de subversion. Face aux autodafés numériques, les chercheurs se muent en moines copistes pour sauver nos données.
L’ombre de George Orwell ne plane plus sur nous comme une métaphore littéraire un peu poussiéreuse, mais s’abat avec la précision d’un scalpel clinique sur les cadavres de nos institutions savantes. C’est un fait, aussi brut qu’un coup de matraque dans une ruelle sombre. Dans leur ouvrage Le moment orwellien, Tamara Benari, Olivier Bernet et Emmanuel Perez Tisséran nous expliquent, avec une patience qui force l’admiration, que la fiction de 1984 est devenue la grille de lecture indispensable pour quiconque souhaite comprendre pourquoi la science est aujourd’hui traitée comme une opinion malaisante. On s’amusera de constater que les ventes du roman de George Orwell (1949) explosent chaque fois qu’un dirigeant mondial décide de réinventer la géographie ou l’arithmétique, de l’élection de Donald Trump aux lubies impériales de Vladimir Poutine. Le Parti, dans sa version moderne et connectée, ne se fatigue plus à simplement surveiller vos emails ; il s’attèle à la tâche, bien plus noble, de liquider toute réalité extérieure qui aurait l’outrecuidance d’exister sans son autorisation préalable. La science, cette manie obsessionnelle de décrire le réel tel qu’il est, se retrouve donc projetée en première ligne d’un conflit où les éprouvettes servent de boucliers contre des chars d’assaut idéologiques.
Cette manie de la description commune est pourtant ce qui nous permettait, jadis, de nous accorder sur le fait que les pierres sont dures et que l’eau, généralement, mouille. Or, le passage à la « destitution du réel » se produit au moment délicieux où la vérité factuelle commence à gratter l’agenda politique comme un caillou dans une chaussure de luxe. On assiste alors à un spectacle fascinant : une volonté délibérée de forcer l’arithmétique à admettre que deux et deux font cinq, non par incompétence crasse, mais par pure dévotion idéologique. Ce n’est pas une déflagration soudaine qui nous a conduits là, mais une érosion lente, une mécanique appliquée qui broie les truismes les plus basiques pour les remplacer par une vérité plastique, malléable comme de la pâte à modeler entre les mains d’un enfant capricieux. La science est devenue l’ennemi public numéro un pour la simple et bonne raison qu’elle s’obstine à défendre des lois aussi ringardes que la gravitation ou l’irréversibilité du temps, lesquelles refusent obstinément de se plier aux sondages d’opinion.
Il serait toutefois injuste de croire que ce merveilleux moment orwellien est tombé du ciel sans une préparation minutieuse, ce que les auteurs nomment avec sagacité le « moment pré-orwellien ». Cette généalogie du sabotage remonte aux années 1970, époque bénie où l’on a commencé à suggérer aux chercheurs que leur statut de fonctionnaire était une insulte au pragmatisme économique et qu’ils feraient mieux de s’inspirer des génies de la finance. Puis, dans les années 1990, on a poliment sommé la science de cesser ses réflexions métaphysiques pour devenir une simple usine à solutions technologiques destinées à doper une croissance dont on ne devait surtout pas questionner la finitude. Cette phase de transition a parfaitement préparé le terrain en transformant les institutions savantes en prestataires de services fatigués. Aujourd’hui, que ce soit en France ou aux États-Unis, nous sommes confortablement installés dans l’antichambre du basculement total, là où le rapport au réel s’efface sous les coups de boutoir d’une communication politique qui a élevé le mensonge au rang d’art décoratif.
L’outil le plus efficace de cette métamorphose reste bien entendu la Newspeak, ou Novlangue, qui n’est pas seulement un jargon insupportable de consultant, mais une entreprise de démolition des nuances de la pensée. En supprimant les mots gênants ou en inventant des néologismes grotesques, le pouvoir rétrécit l’horizon de l’esprit jusqu’à ce que la moindre pensée subversive devienne littéralement impensable. C’est ainsi qu’aux États-Unis, des chercheurs pratiquent l’autocensure avec un zèle touchant, remplaçant « changement climatique » par « santé du sol » pour éviter de voir leurs budgets fondre plus vite que les glaciers. Le langage a cessé d’être un pont vers le monde pour devenir une cage dorée où l’on tourne en rond. On ampute la portée politique des travaux scientifiques au nom d’une neutralité qui ressemble étrangement à une lobotomie lexicale consentie.
Pour parfaire cette chirurgie mentale, la Novlangue produit des « mots-écrans », ces magnifiques euphémismes qui permettent d’évoquer des horreurs sans jamais en avoir l’image en tête. On parle de « guerre de pacification » pour ne pas dire qu’on réduit des villes en cendres, ou de « plan de sauvegarde de l’emploi » quand on s’apprête à mettre des milliers de familles sur le carreau. Dans la gestion de la recherche, ces concepts permettent d’emballer les politiques d’austérité les plus rances dans le papier cadeau de la modernité. Cette cécité sémantique est d’une efficacité redoutable : elle empêche les individus de se représenter la réalité de leur propre démantèlement. La violence symbolique de ces termes est d’autant plus savoureuse qu’elle est souvent portée par ceux-là mêmes dont la fiche de poste mentionne la défense du service public.
Cette manipulation linguistique sert de tuteur à une opération encore plus perverse : la « double pensée », ou doublethink, l’art d’avaler deux idées contradictoires sans s’étouffer. En France, on excelle dans cet exercice, produisant des discours qui jurent de protéger la liberté académique tout en envoyant la police de la pensée vérifier si les chercheurs ne sont pas trop « militants ». On nous annonce une loi de programmation pour la recherche avec des trémolos dans la voix, tout en organisant avec méthode le sous-financement chronique des universités. La fatigue cognitive induite par cette obligation de croire que le noir est blanc finit par épuiser les plus courageux. On ne débat plus du fond, car on passe tout son temps à essayer de remettre les phrases dans le bon sens, un peu comme si l’on tentait de vider l’océan avec une petite cuillère percée.
Le mot « excellence » est sans doute le fleuron de cette Novlangue managériale appliquée aux laboratoires. Bien loin de désigner la qualité d’une découverte, ce terme sert de paravent à une foire d’empoigne où l’on organise la pénurie des ressources pour mieux régner sur les survivants. Sous prétexte de récompenser les « meilleurs » — selon des critères souvent plus proches du marketing que de la rigueur — on fragilise les structures pérennes au profit de projets éphémères et bureaucratiques. Même le CNRS se retrouve aujourd’hui à compter ses centimes, signe éclatant que l’excellence est moins un horizon qu’un outil de triage social destiné à liquider les pans de la connaissance qui ne rapportent rien d’immédiat. L’excellence, c’est l’art de mourir en beauté pendant que les comptables applaudissent.

Cette mise en concurrence généralisée produit inévitablement une masse de « perdants », que les responsables politiques n’hésitent pas à houspiller avec une élégance toute relative. On se délecte encore du souvenir d’un ministre fustigeant une « bande de nuls » parce que les universités ne parvenaient pas à gagner assez de concours européens dans un système qu’il avait lui-même contribué à assécher. L’objectif est limpide : il faut que les chercheurs internalisent l’échec pour qu’ils cessent de réclamer des moyens. En les forçant à douter de leur propre utilité, on injecte un poison lent dans les unités de recherche, transformant l’enthousiasme de la découverte en une lassitude grise et administrative. Le sentiment de décrédibilisation sociale devient alors le prélude à un effondrement du bien-être au travail dont personne ne semble se soucier en haut lieu.
Cette chute conduit à une perte de sens profonde chez des individus qui pensaient bêtement que la science était une vocation, et non une série de formulaires à remplir. Les chercheurs sont désormais coincés dans un contrôle des subjectivités où ils doivent justifier chaque minute passée à réfléchir, comme si la pensée était une activité suspecte si elle n’est pas consignée dans un tableau Excel. La tristesse l’emporte sur la curiosité, car le système ne valorise plus l’enquête, mais la capacité à se vendre comme un produit sur le grand marché des idées. Cette fragilisation prépare techniquement le terrain pour les pouvoirs autoritaires de demain ; il leur suffira d’appuyer sur un bouton pour achever une structure déjà vidée de sa substance et de sa fierté. On vide les contre-pouvoirs intellectuels de leur contenu avant même que le grand soir totalitaire n’ait besoin de pointer le bout de son nez.
Mais pourquoi tant de haine contre la science, autrefois perçue comme la lumière du progrès ? Les auteurs nous offrent la clé en désignant les disciplines actuelles comme des « sciences du dévoilement ». Tant que la science servait à fabriquer des machines à vapeur ou des gadgets en plastique, tout allait bien. Mais depuis que la climatologie, l’écologie ou la sociologie documentent le délitement de notre monde et les coûts exorbitants du modèle dominant, elles sont devenues franchement agaçantes. Elles pointent des responsabilités, suggèrent des régulations et, pire encore, interrogent l’habitabilité de la planète. Dès qu’elle cesse d’être une assistante de direction docile pour devenir une vigie critique, la science est traitée comme une menace idéologique qu’il faut neutraliser au plus vite.
Le ciblage ne s’arrête plus aux seules sciences humaines, mais s’étend avec gourmandise à l’agronomie et à l’environnement. L’agroécologie est ainsi balayée d’un revers de main par certains politiques qui y voient une idéologie rétrograde, lui préférant sans doute le progrès radieux des pesticides. Les climatologues eux-mêmes sont régulièrement suspectés de participer à une vaste conspiration contre la liberté d’acheter des 4×4. Cette offensive vise à saper le principe de précaution pour privilégier des intérêts particuliers, sous le regard bienveillant de dirigeants qui s’arrogent le droit de décréter ce qui est vrai en fonction de ce qui sert leur pouvoir immédiat. Le politique ne suit plus les faits ; il les ordonne.
Ce cirque de la destitution du réel est une tournée mondiale, avec des variations locales savoureuses en Russie, en Turquie ou en Argentine. Aux États-Unis, Donald Trump a prouvé que l’inversion des valeurs pouvait devenir une norme officielle sans que le ciel ne nous tombe sur la tête. En Russie, Vladimir Poutine pratique la « mutabilité du passé » avec le zèle d’un archiviste psychopathe, réécrivant l’histoire pour que la « Grande Russie » n’ait jamais eu de taches sur son uniforme. On emprisonne les historiens pour s’assurer que la mémoire collective soit aussi lisse qu’un miroir de salle de bain. L’objectif est partout le même : briser les outils d’une description indépendante du réel pour imposer un récit unique, confortable et totalement faux.
Face à ce naufrage annoncé, la solidarité entre toutes les disciplines scientifiques n’est plus une option corporatiste, mais un impératif de survie. Que vous soyez astrophysicien ou médiéviste, vous êtes dans le même bateau percé lorsque les fondements de la vérité factuelle sont sabotés. On a vu aux États-Unis des coupes budgétaires massives frapper la NASA pendant que l’on célébrait la conquête spatiale comme un spectacle patriotique. La logique est limpide : on finance la science quand elle fait briller le drapeau ou qu’elle crée des gadgets, jamais lorsqu’elle s’avise d’interroger la place de l’homme dans l’univers. Défendre la science aujourd’hui, c’est défendre le droit de ne pas vivre dans un délire collectif organisé par des services de communication.
En fin de compte, la liberté, comme Orwell (1949) aimait à le rappeler et comme les auteurs nous le martèlent, commence par la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque ce droit à l’évidence est bafoué, le monde s’enfonce dans une nuit où seule la force brute fait office de démonstration. La résistance ne demande pas forcément de brandir des épées, mais de maintenir avec une obstination presque impolie l’exigence de vérité contre les sophismes du pouvoir. Il s’agit de s’accrocher aux truismes, au monde matériel et à la rigueur de la méthode pour refuser que le présent soit maquillé en permanence. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que nous pourrons peut-être sortir de l’antichambre orwellienne avant que quelqu’un ne ferme définitivement la porte à double tour.
Bibliographie
Benari, T., Bernet, O., & Perez Tisséran, E. (2024). Le moment orwellien : la science face aux nouveaux obscurantismes. Seuil.
Masson-Delmotte, V. (2024). Préface. Dans T. Benari, O. Bernet & E. Perez Tisséran, Le moment orwellien : la science face aux nouveaux obscurantismes. Seuil.
Orwell, G. (1949). 1984. Secker & Warburg.

L’Amérique n’est pas une nation qui fait la guerre ; elle est la guerre faite nation, un colosse de fer qui se drape dans le velours du messianisme pour mieux occulter une prédation vieille de deux siècles. L’Amérique ne vous bombarde pas, elle vous libère de vous-mêmes dans un élan de générosité biblique qui ressemble furieusement à un passage à tabac industriel.
Ce deuxième volet des Cahiers du Réel s’attaque au grand récit américain du « monde libre » pour révéler une hégémonie qui se vit comme un sacerdoce, ce fameux « service rendu à l’humanité » dont la facture se règle invariablement en barils de sang et en décombres fumants. Sous le vernis de la démocratie exportée se cache un ADN forgé par le combat perpétuel, une « Destinée Manifeste » qui transforme chaque invasion en un acte de charité chrétienne où le fusil du pionnier devient le sceptre de la raison. Cette violence n’est jamais vécue par Washington comme une agression vulgaire, mais comme une purification, une « régénération » nécessaire pour que le reste du monde, dans sa fange et son chaos, finisse par ressembler à un centre commercial de l’Ohio.
ISBN : 978-2923690230 | 261 pages

