Y a-t-il un choc des civilisations ?
Mise en contexte
L’invocation de la « civilisation » par les puissants n’est pas une envolée lyrique, c’est un glaive sémantique. En transformant des conflits concrets en luttes métaphysiques, des leaders comme Trump ou Poutine s’octroient un chèque en blanc moral pour justifier l’injustifiable. Ce prétendu « choc des civilisations » est un piège grossier : il dépolitise la violence et enferme l’humanité dans des blocs monolithiques factices. Or, l’histoire prouve que les cultures sont des éponges, non des forteresses. La véritable barbarie ? Elle réside chez celui qui prétend l’extirper par le fer. Le savoir reste l’unique antidote à ces mythologies guerrières.
L’irruption brutale du vocable de « civilisation » dans la rhétorique des dirigeants contemporains ne marque pas une renaissance culturelle, mais bien l’affinement d’une arme sémantique destinée à cliver le monde en blocs hostiles. Donald Trump, Vladimir Poutine ou Benjamin Netanyahou ne convoquent pas l’histoire pour éclairer le présent ; ils l’instrumentalisent grossièrement pour ériger une muraille entre un « nous » sanctifié et un « eux » barbare. Cette résurgence lexicale transforme le champ de bataille politique en un sanctuaire métaphysique où toute forme de compromis est désormais perçue comme une trahison spirituelle. C’est ici que l’analyse de Samuel Huntington (1996) retrouve une vigueur inquiétante, lui qui avait prédit que les lignes de fracture de l’humanité ne seraient plus idéologiques mais essentiellement culturelles et religieuses. Le mot devient un bouclier et un glaive.
Ce basculement identitaire agit dès lors comme un chèque en blanc moral, permettant de justifier des actions qui, sous le régime du droit international classique, seraient jugées inacceptables ou simplement criminelles. En fait, lorsqu’un État prétend défendre non pas ses frontières géographiques, mais les fondements mêmes d’une civilisation menacée d’extinction, il s’autorise une violence illimitée au nom d’une survie collective jugée supérieure à toute loi humaine. Le terme de « civilisationnisme », tel qu’exploré ici, décrit précisément cette manœuvre où la culture devient l’unité de mesure d’un jeu de puissance sans pitié. On ne négocie plus un territoire avec un adversaire rationnel. On mène une croisade contre une entité jugée ontologiquement incompatible avec la nôtre, ce qui ferme la porte à toute palabre diplomatique.
En substituant ainsi la culture au politique, ces discours évacuent les causes concrètes et matérielles des conflits, qu’elles soient économiques, territoriales ou sociales, pour les draper dans les plis d’une fatalité historique inévitable. Cette dépolitisation massive du réel enferme les peuples dans des identités monolithiques et étanches, niant par là même la fluidité millénaire des échanges et la complexité des parcours individuels. Bertrand Badie (2024) souligne avec justesse que cette vision binaire du monde, loin de stabiliser les rapports de force, les exacerbe en introduisant la notion de sacré là où devrait normalement régner le froid calcul du compromis. La guerre n’est plus alors perçue comme un échec navrant de la discussion, mais comme la manifestation naturelle d’une incompatibilité profonde entre des blocs qui ne peuvent que s’entre-choquer.
Cette clôture identitaire se nourrit abondamment d’une grammaire de l’humiliation qui stigmatise l’autre comme étant intrinsèquement inférieur, arriéré ou moralement corrompu. L’adversaire est dépouillé de sa dignité de sujet politique pour être réduit à une simple figure de menace barbare, ce qui facilite grandement son exclusion du cercle de l’humanité commune. Comme le suggère Delphine Allès (2024), l’humiliation n’est pas seulement un sentiment subjectif blessant, elle devient une structure fondamentale des relations internationales qui alimente des cycles sans fin de ressentiment et de vengeance. En traitant des nations entières comme des zones de non-civilisation, les puissances hégémoniques créent alors elles-mêmes les conditions d’une révolte qui, par un effet de miroir, viendra confirmer leurs pires préjugés racistes.
L’idée même de civilisations perçues comme des blocs isolés, homogènes et immuables est pourtant une fiction historique commode, mais factuellement et scientifiquement erronée. L’histoire longue nous montre au contraire que les cultures sont des éponges, des carrefours de métissage et des zones de frottements constants où les influences circulent malgré les murailles et les guerres. Prétendre que l’Occident, l’Islam ou la Chine constituent des essences pures relève d’une mythologie politique médiocre destinée à asseoir une domination intérieure par la peur de l’autre. Sylvain Venayre (2023) rappelle que la définition même de ce qui est « civilisé » a toujours fluctué selon les besoins impériaux, servant de caution morale aux expéditions coloniales les plus prédatrices.
On voit ainsi ressurgir des tropes coloniaux du XIXe siècle où le contrôle des mers et le blocus de nations entières étaient justifiés par une « mission civilisatrice » autoproclamée par les puissances du moment. Cette répétition de l’histoire n’a rien de fortuit ; elle puise dans un imaginaire où la supériorité technique et la puissance de feu sont systématiquement assimilées à une supériorité morale intrinsèque. L’usage actuel de la notion de « barbarie » par certains dirigeants calque presque mot pour mot les justifications des massacres impériaux d’autrefois. Bruno Dumézil (2016) explique bien comment la figure du barbare a toujours été une construction idéologique du centre pour désigner la périphérie qu’il souhaite soumettre ou, à défaut, anéantir.
Lorsqu’un chef d’État menace aujourd’hui de rayer une nation de la carte au nom de la défense de sa propre civilisation, il franchit un seuil où la destruction totale devient une option rhétorique et matérielle banalisée. Cette violence verbale préfigure souvent une violence physique débridée, car elle déshumanise préventivement les victimes en les extrayant manu militari du champ de la protection juridique internationale. La menace n’est plus seulement stratégique ou temporaire, elle devient existentielle, ne laissant à l’adversaire que le choix entre la reddition inconditionnelle ou l’effacement pur et simple. Cette radicalisation, observée dans les conflits les plus récents, transforme chaque ville détruite en un jalon d’une lutte millénaire fantasmée.
Pour soutenir cette vision d’un passé figé, les pouvoirs en place mobilisent souvent une archéologie instrumentalisée qui sert à prouver une antériorité absolue et exclusive sur un sol donné. Le vestige archéologique devient alors une arme de propagande, un jalon matériel destiné à effacer les strates historiques des autres peuples ayant occupé le même territoire au fil des siècles. Alain Schnapp (cité dans Lerf, 2023) démontre que les ruines sont souvent le théâtre d’une réécriture brutale de l’histoire où l’on choisit ce qui mérite d’être conservé en fonction de l’identité guerrière que l’on veut projeter. Cette sélection mémorielle est au cœur de la construction des récits nationaux qui se prétendent, à tort, héritiers directs de civilisations disparues.
L’expression de « choc des civilisations » constitue en elle-même un piège sémantique redoutable qui nous empêche de voir les ressorts réels et prosaïques des tensions mondiales contemporaines. En acceptant ces termes, nous validons l’idée que les guerres sont des fatalités biologiques ou culturelles plutôt que des choix politiques délibérés et réversibles. Cela déresponsabilise les acteurs et les institutions internationales, en faisant paraître la violence comme le résultat inévitable de la proximité de cultures jugées incompatibles. En fait, débusquer ce qui se cache derrière ces grands mots est une nécessité urgente pour comprendre les dynamiques réelles de l’hégémonie.
Les médias et les réseaux sociaux amplifient ce sentiment de choc permanent en privilégiant systématiquement les images de rupture et les discours incendiaires qui valident la thèse de l’affrontement identitaire. La narration spectaculaire des crises internationales par les médias d’information en continu transforme des enjeux complexes en matchs binaires où chaque camp se doit d’être le rempart inébranlable de ses propres valeurs supposées. Cette mise en scène permanente du monde empêche toute nuance et bloque la recherche de solutions hybrides qui ont pourtant, historiquement, permis de pacifier les régions les plus instables. La réduction du réel à une série de vidéos virales et de slogans guerriers nourrit une anxiété collective qui ne demande qu’à être exploitée par des chefs forts.
Face à cette montée des périls sémantiques, il est crucial de se demander, avec la verve de Victor Hugo, qui est véritablement le barbare dans ces conflits de haute technologie et de basse morale. Est-ce celui qui résiste avec des moyens rudimentaires ou celui qui écrase des populations civiles sous un déluge de fer au nom du progrès et de la « civilisation » ? Hugo, après le sac du Palais d’Été à Pékin, avait compris que la barbarie n’est pas un état de sous-développement, mais une disposition de l’esprit à la violence gratuite et au mépris souverain de l’autre. Cette interrogation reste d’une brûlante actualité alors que les armées les plus « avancées » emploient des méthodes qui nient toute trace de dignité humaine.
Pourtant, malgré les tentatives acharnées de séparation, les résistances à cette vision binaire émergent souvent de zones de contacts inattendues où les cultures continuent de s’entremêler joyeusement. Les mouvements sociaux transnationaux, les collaborations scientifiques et les réseaux artistiques tissent des liens qui ignorent superbement les diktats des blocs civilisationnels décrétés par les sommets. Ces formes d’hybridation quotidienne sont les véritables antidotes au poison de l’identité fixe, car elles démontrent par la pratique que l’autre n’est jamais un étranger absolu. L’énergie sociale, telle que la décrit Bertrand Badie (2024), possède une force de déstabilisation des ordres établis que la simple puissance militaire, aussi technologique soit-elle, ne pourra jamais totalement étouffer.
D’autre part, l’érosion flagrante du langage diplomatique au profit d’un lexique religieux ou civilisationnel marque une régression inquiétante de la raison internationale telle qu’issue des Lumières. Quand les mots servent à murer la pensée plutôt qu’à ouvrir des perspectives, la diplomatie se réduit à une simple gestion comptable de la force brute et de l’intimidation. On ne cherche plus à convaincre par l’argumentaire juridique solide, mais à vaincre par l’affirmation d’une vérité culturelle transcendante qui ne souffre aucune discussion. Ce silence de la parole partagée laisse le champ libre aux bruits assourdissants des armes, installant le monde dans une forme de pré-modernité technologique où le missile remplace le traité.
Il devient donc impératif de former les citoyens au décryptage de ces discours de puissance qui saturent l’espace public pour éviter qu’ils ne deviennent des prophéties autoréalisatrices et mortifères. Le savoir historique et sociologique reste le seul rempart efficace contre les préjugés destructeurs qui alimentent les guerres de demain sous couvert de défense des valeurs. Comprendre comment un mot est né, comment il a été sciemment détourné et quels intérêts financiers ou politiques il sert permet de reprendre le contrôle sur notre vision collective du futur. En fait, l’éducation est un acte de survie dans un monde où la simplification est devenue une munition.
En dernière analyse, sortir du piège du choc des civilisations exige de réaffirmer haut et fort la primauté du politique sur l’identitaire et de l’humain concret sur l’abstrait glorieux. Les civilisations ne font pas la guerre ; ce sont les hommes, mus par des intérêts souvent bien peu spirituels, qui décident de s’entre-tuer en invoquant des dieux, des ancêtres ou des héritages. Reconnaître cette réalité rugueuse, c’est se donner une chance de reconstruire un espace commun où la diversité n’est pas une menace existentielle, mais la condition même de notre survie. La tâche est immense, car elle demande de renoncer au confort intellectuel des certitudes binaires pour embrasser enfin la complexité d’un monde irrémédiablement partagé.
NDLR : La conclusion affirmant qu’il s’agit de « […] se donner une chance de reconstruire un espace commun où la diversité n’est pas une menace existentielle, mais la condition même de notre survie » a constitué, pour l’équipe éditoriale, un exercice d’autocritique exigeant. N’est-ce pas précisément l’une des fonctions essentielles de la démarche scientifique que de soumettre à l’examen critique les présupposés qui orientent notre manière d’appréhender le monde ?
Bibliographie
Allès, D., Badie, B. (2026). Les mots du Nouveau monde. CNRS Éditions.
Badie, B. (2026). Par-delà la puissance et la guerre : La mystérieuse énergie sociale. Odile Jacob.
Dumésil, B. (Dir.). (2016). Les barbares. Presses Universitaires de France.
Huntington, S. P. (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Simon & Schuster.
Lerf, A. (2023). Dictionnaire amoureux de l’archéologie. Plon.
Venayre, S. (2023). Les guerres lointaines de la paix. Gallimard.

L’Amérique n’est pas une nation qui fait la guerre ; elle est la guerre faite nation, un colosse de fer qui se drape dans le velours du messianisme pour mieux occulter une prédation vieille de deux siècles. L’Amérique ne vous bombarde pas, elle vous libère de vous-mêmes dans un élan de générosité biblique qui ressemble furieusement à un passage à tabac industriel.
Ce deuxième volet des Cahiers du Réel s’attaque au grand récit américain du « monde libre » pour révéler une hégémonie qui se vit comme un sacerdoce, ce fameux « service rendu à l’humanité » dont la facture se règle invariablement en barils de sang et en décombres fumants. Sous le vernis de la démocratie exportée se cache un ADN forgé par le combat perpétuel, une « Destinée Manifeste » qui transforme chaque invasion en un acte de charité chrétienne où le fusil du pionnier devient le sceptre de la raison. Cette violence n’est jamais vécue par Washington comme une agression vulgaire, mais comme une purification, une « régénération » nécessaire pour que le reste du monde, dans sa fange et son chaos, finisse par ressembler à un centre commercial de l’Ohio.
ISBN : 978-2923690230 | 261 pages

