Sommes-nous obsolètes face à l’IA ?
Mise en contexte
L’intelligence artificielle est en train de redéfinir notre condition humaine, menaçant d’éclipser notre essence même. Alors que nous célébrons la singularité technologique, nous devons nous interroger : serons-nous submergés par notre propre création? Les institutions en place s’effondrent sous la pression d’une mutation radicale, nos valeurs sacro-saintes remises en question. Ce tsunami technologique, loin d’être un simple prolongement de l’humain, devient son usurpateur. Dans une société où l’IA s’impose, notre discernement risque de se muer en un produit algorithmique banal. Nous glissons vers une schizophrénie collective, où la frontière entre liberté et soumission se brouille, mettant notre avenir en péril.
On le constate fort bien, le concept même d’intelligence artificielle est un concept porteur par sa capacité à dire, car il oblige à s’interroger sur notre propre humanité. Que signifie le fait d’être humain ? En quoi consiste au juste la conscience ? Quel est notre potentiel en tant qu’espèce ? La vie a-t-elle un sens, et si oui, quel est-il ? Quel est notre ultime destin en tant qu’espèce ? Peu importe ce que le futur nous réserve, poser ces questions à la lumière de ce que propose l’intelligence artificielle permet d’envisager toutes ces questions sous un tout nouvel éclairage. Et c’est à ce moment charnière, comme par magie que, par la seule accélération du développement technologique depuis l’introduction massive des microprocesseurs au milieu des années 1970, l’humanité serait sur le point de vivre une singularité technologique. Du moins, c’est l’idée qui court dans le milieu des hautes technologies et qui commence à intéresser non seulement philosophes, chercheurs et penseurs, mais intéresse aussi au plus haut point la presse grand public et l’industrie cinématographique hollywoodienne.
En physique, le concept de singularité désigne un point dans l’espace ou le temps où les lois de la physique ne s’appliquent plus, le meilleur exemple étant celui de l’horizon des événements tout près d’un trou noir et celui des premiers instants du Big Bang. Partant de là, et par analogie, une singularité, sur le plan historique, surviendrait du moment où la croissance exponentielle de certaines technologies atteindrait un tel point de développement — la célèbre Loi du retour accéléré de Raymond Kurzweil —, que les institutions, telles que nous les connaissons, s’effondreront. Qu’il s’agisse d’économie, de politique, de justice, de gouvernance, ou de nation, rien ne sera épargné.
D’un point de vue strictement sociologique, si les institutions subissent des transformations en profondeur, les individus qui ont édifié ces institutions seront forcément eux aussi profondément affectés ou transformés. Les normes, valeurs et codes sociaux aujourd’hui privilégiés et qui constituent le lien social de nos sociétés, seront revisités. À quel type de société faut-il s’attendre ? Nos valeurs les plus fondamentales — le sens sacré de la vie, la poursuite du bonheur, la liberté de choix — seront peut-être éventuellement remplacées par d’autres valeurs. Notre compréhension héritée des philosophes de l’Antiquité de ce qui nous constitue en tant qu’être humain sera remise en question : le fait d’être et de se savoir un individu ; le fait d’être vivant et conscient ; le fait d’être inscrit dans un ordre social particulier.
Et cette remise en question n’est pas et ne sera pas banale, car elle ne sera pas le fait de quelques grands penseurs comme par le passé. Elle nous sera imposée par le développement technologique lui-même. Et nous insistons sur le terme « imposée », car comme l’avait si bien entrevu le sociologue Jacques Ellul (1912-1994) dès 1958, « il est impossible d’échapper à la technique. » Ellul avait bien démontré l’universalisme de la technique, à savoir qu’elle étend son aire d’action au monde entier, aucune société n’y échappe, et aucun aspect de la vie, depuis la production industrielle, le travail, l’économie, la politique, les distractions, la vie et la mort. La technique est partout, et sa fille, la technologie, rend partout possible l’application de la technique, et à plus forte raison lorsqu’il s’agit de technologies numériques.

Nous avons érigé la Cathédrale de Turing sans réaliser que ses voûtes de silicium finiraient par occulter le ciel. Ce monument de calcul, dont Alan Turing a jeté les bases dès 1936, n’est plus un simple outil suspendu à nos volontés, mais une architecture universelle qui simule la pensée jusqu’à la remplacer. En franchissant son seuil, l’observateur contemporain est saisi par un acmé technologique, ce point de bascule où l’intelligence biologique perd son monopole face à l’auto-accélération irréversible du progrès . L’IA ne se contente plus de traiter nos données ; elle ingère le social, sature nos structures collectives et transforme nos interactions en sous-produits algorithmiques. Cet essai dissèque la mutation brutale d’une technique qui, cessant d’être un prolongement de l’humain, s’auto-génère et impose sa propre trajectoire à ceux qui l’ont forgée. Nous vivons cette schizophrénie collective décrite par Dickens : le meilleur et le pire des mondes s’y confondent, tandis que nous déléguons notre discernement à des boîtes noires dont l’opacité devient la norme souveraine.
ISBN : 978-2923690285 | 267 pages

