PIERRE FRASER
Titulaire d’un master en linguistique et d’un doctorat en sociologie, je scrute les dérives de la modernité à travers le prisme de la sociologie critique. Loin des discours lisses et militants, je pose un diagnostic brut, lucide et teinté d’ironie sur les mécanismes d’aliénation et de contrôle qui traversent l’ensemble de nos sociétés connectées.
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Comment le capitalisme a-t-il avalé l’écologie ?
Extrait tiré du livre Écoanxiété (pp. 71-73)
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L’art de l’absorption comme réflexe de survie
Le capitalisme a traversé plusieurs crises tout au cours de sa tumultueuse histoire. Face à chacune d’elles, il a su développer un réflexe de survie d’une efficacité déconcertante : les absorber. Revenons dans l’histoire récente de cette logique de l’absorption. Tout d’abord, la contestation ouvrière du dix-neuvième siècle. Si elle est parvenue à produire le droit du travail et les syndicats, elle est aussi parvenue dans le même souffle à produire une classe moyenne consommatrice devenue le moteur du système qu’elle était censée renverser. Autre exemple, la contre-culture hippie des années 1960 a produit l’industrie du rock, du jean et de la marijuana légale. Pour sa part, la catastrophe écologique, qui aurait dû être, selon ses prophètes autoproclamés les plus ardents, le coup de grâce définitif d’un système fondé sur la croissance infinie dans un monde fini, a produit quelque personne n’avait tout à fait prévu dans cette ampleur : un marché. Ce n’est ni banal ni trivial.
La tautologie du capitalisme vert
Adossé à un marché plus que florissant, inventif, mondialement structuré, doté de ses propres indices boursiers, de ses propres lobbyistes, de ses propres milliardaires et de ses propres consommateurs fidèles, le capitalisme vert est loin d’être une contradiction dans les termes. C’est une tautologie. Il était inévitable, parce que le capitalisme ne meurt pas de ses contradictions. Il s’en nourrit, les digère lentement et les recrachent sous forme de produits dérivés. Depuis soixante ans, l’angoisse écologique a été une matière première en attente de transformation industrielle. Il suffisait d’attendre que quelqu’un installe l’usine. Et les écolos l’ont installé bien malgré eux.
La voiture électrique ou le mirage de la vertu individuelle
Commençons par l’objet le plus emblématique de ce renversement spectaculaire : la voiture électrique. Depuis plus d’un siècle, la voiture individuelle est le symbole le plus accompli de la civilisation fossile. Elle est cet objet qui a redessiné les villes, dévoré les territoires, structuré les banlieues, transformé les transports en commun et organisé l’économie du pétrole à l’échelle planétaire. Sa logique est plus qu’efficace : un individu, un véhicule, une trajectoire privée. C’est la négation exacte de tout ce que l’écologie politique a toujours revendiqué : la sobriété, le collectif, la décroissance des mobilités carbonées. Or voilà que cette même civilisation de l’automobile individuelle a trouvé le moyen de se perpétuer, de se légitimer moralement et même de se donner des allures de solution. Elle a troqué le moteur thermique par un moteur électrique. Elle a même peint la carrosserie en vert métallisé. Au Québec, les chiffres et les lettres sur plaques d’immatriculation sont devenues vertes. On a même poussé plus loin la vertu : les voies autrefois réservées aux autobus et aux taxis aux heures de pointe peuvent désormais être empruntées par une voiture verte. De quel droit, diable, une voiture verte peut-elle obtenir un tel privilège ? Personne ne le sait vraiment.
Inégalités fiscales et ségrégation par la norme écologique
Autre question du même ordre, pourquoi les propriétaires de véhicules verts ne contribuent-ils pas à l’entretien du réseau routier, alors que c’est par les taxes d’accises importantes sur l’essence que les conducteurs de véhicules thermiques y contribuent ? Ici, deux classes de citoyens (paraît-il que c’est en train de changer afin que tous contribuent). À ce titre, la France est parvenue à faire plus fort que tout le monde. Elle a non seulement créé des ZFE (Zones à Faibles Émissions mobilité) où certains véhicules sont interdits de circulation, mais elle a aussi imaginé la vignette Crit’Air qui autorise ou non à circuler dans lesdites ZFE. Deux classes de citoyen, donc : ceux qui ne peuvent acheter un véhicule électrique et ceux qui le peuvent. On n’arrête pas l’équité et la justice sociale. Impossible d’échapper au marché vert.

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En octobre 1962, le monde retenait son souffle face aux missiles nucléaires soviétiques installés à Cuba, figé dans l’attente d’une apocalypse thermonucléaire immédiate. Cette angoisse historique avait un visage, des acteurs identifiables et une temporalité resserrée à l’extrême où chaque minute rapprochait l’humanité du gouffre. À l’inverse, l’écoanxiété contemporaine opère un basculement radical de cette grammaire de la peur. Elle ne fige pas le quidam devant son poste de radio dans l’attente d’un Armageddon en direct, mais s’insinue comme un poison lent, une détresse diffuse et structurellement différée dans le temps.
Ce n’est plus la peur du flash nucléaire qui inquiète, mais bien l’usure de voir le thermomètre grimper degré par degré jusqu’en 2075. Le dérèglement climatique a transformé l’avenir en une menace abstraite, mais inéluctable, comme une perte existentielle d’ancrage. Cet essai plonge dans les rouages de cette transition psychologique majeure, décortiquant comment l’humanité est passée de la panique face au bouton rouge nucléaire à la lente agonie de la lucidité face au naufrage de la biosphère.
