PIERRE FRASER
Titulaire d’une maîtrise en linguistique et d’un doctorat en sociologie, je scrute les dérives de la modernité à travers le prisme de la sociologie critique. Loin des discours lisses et militants, je pose un diagnostic brut, lucide et teinté d’ironie sur les mécanismes d’aliénation et de contrôle qui traversent l’ensemble de nos sociétés connectées.
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Petit traité de survie face à YouTube
Extrait tiré du livre YouTube (pp. 5-7) : Belgique | France | Québec
Auteur : Pierre Fraser (sociologue)
Collection : Petit traité de survie en temps de catastrophe
Éditeur : Sociologie Visuelle Média
La sottise comme lubrifiant algorithmique

Tout d’abord, un néologisme pour décrire YouTube : la stultocratie. Du latin stultus, « sot », et du grec kratos, « pouvoir », nous l’utiliserons de manière satirique pour décrire comment la machine YouTube parvient à produire industriellement de la sottise. Réglé au quart de tour pour mieux subjuguer l’auditeur, YouTube fonctionne à l’aveugle, gouverné par des algorithmes de recommandation dont la seule et unique finalité est de maximiser le taux de rétention. En liquidant toute nuance, toute culture et toute vérité matérielle au profit d’un flux à l’état pur, dans cette usine à produire de l’évidence, la sottise est loin d’être un défaut de fabrication, mais la condition naturelle même du fonctionnement de cette machine. Pour être plus clair, la sottise est le lubrifiant indispensable de ce rouage afin que le temps de cerveau disponible soit maximisé, qu’il puisse opérer sans friction et sans résistance critique et qu’il puisse terminer sa course dans un tunnel de ventes d’une redoutable efficacité.

Sous ses dehors de foire médiatique, YouTube incarne un paradoxe sociologique majeur : c’est le lieu où cohabitent la plus formidable entreprise de démocratisation du savoir et la plus redoutable machine à broyer l’attention humaine. D’un côté, la plateforme offre un accès inédit à la culture, aux sciences et à la transmission des savoir-faire, brisant les monopoles académiques traditionnels. De l’autre, son algorithme orchestre un nivellement par le bas, piégeant l’esprit critique entre deux réclames intrusives et le spectacle permanent de la futilité.
Ce premier essai de la série du Petit traité de survie en temps de catastrophe explore cette ambivalence fondamentale sans complaisance ni technophobie primaire. Par une analyse brute et lucide, l’ouvrage décortique comment cette lucarne universelle balance constamment entre l’émancipation intellectuelle et l’aliénation numérique. Le sociologue Pierre Fraser présente ici un diagnostic froid, indispensable pour apprendre à naviguer dans ce chaos informationnel sans y perdre son autonomie.
Le triomphe des nouveaux prêcheurs
La stultocratie n’a pas eu besoin de chars d’assaut ni de putschs sanglants pour signaler son arrivée. Non. Pour tout dire, les bruits de bottes sont bien trop vulgaires pour notre époque, sauf pour Netanyahou, Poutine et Trump. En fait, l’affaire s’est réglée tout en douceur à coups de clics et de glissements de pouces élégants sur des écrans de verre, parfois même avec des sourires managériaux coulés dans des moules PowerPoint. Le mot d’ordre était pourtant séduisant, celui de vouloir démocratiser le savoir. On voulait briser les vieux piédestaux académiques où de vieux mandarins poussiéreux comme nous, qui sommes sociologues, confinaient, paraît-il, la vérité pour mieux la dissimuler au bon peuple. Et le résultat est sous nos yeux, à la fois grandiose et terrifiant. On a réussi le tour de force d’installer au sommet de cette structure une caste de prêcheurs en tout genre dotés d’une assurance illimitée. C’est cela la stultocratie, un gouvernement de sots validé par le nombre de visionnements et certifié par des algorithmes.
La bête et ses créateurs
Et ce qu’il y a de particulièrement fascinant avec la machine YouTube, c’est qu’elle ne se contente pas de relayer la sottise ; elle la produit à la chaîne et la monétise. C’est là le grand succès du plateformisme. Pour tout ce qu’il y a de psychologues de comptoir, si YouTube connaît un tel succès, ce serait parce que cette machine récompense l’indignation immédiate et le réflexe plutôt que la réflexion, simplifie à outrance, fragmente le réel, crée une perte de contact avec la matérialité des faits, transforme la communication en un bruit de fond permanent et aliénant. C’est un point de vue. Le nôtre, plus prosaïque, est moins éthéré. Le youtubeur, qu’il se qualifie d’influenceur ou de créateur de contenu, c’est selon, s’est tout simplement retrouvé à produire de la sottise, parce que telle est la nature même de la bête YouTube. Une sottise parfois tout à fait inoffensive, parfois engagée, parfois complaisante, parfois débilitante, parfois brillante, parfois étonnante. En fait, YouTube n’est rien de moins que le reflet du mieux et du pire de nos sociétés. YouTube n’a rien changé à nos comportements collectifs et nos travers ; il les a tout simplement amplifiés. Mieux encore, il nous les montre à une échelle inédite, dans toute leur ampleur.
La captation par le savoir
Pour reprendre une expression consacrée, YouTube accapare « le temps de cerveau disponible ». Si les médias, depuis des lustres, ont accaparé le temps de cerveau disponible par la publicité, YouTube l’accapare par de l’information, mais aussi par des connaissances et des savoirs. Certes, tout ça est parfois entrecoupé de temps à autre par de courtes publicités, mais l’essentiel de YouTube consiste réellement à transmettre des savoirs et de la connaissance. D’aucuns diront que nous sommes à côté de la plaque. D’aucuns diront que nous avons mal posé notre sujet de recherche. Eh bien non. Notre thèse est la suivante : YouTube, à l’instar des médias traditionnels, informe, propose des débats, rejoint ceux qui sont intéressés par tel ou tel sujet. Tout comme les médias, YouTube n’a pas vocation à l’objectivité. Proférons-nous ici une hérésie à propos des médias ? Pas du tout. Prétendre que les médias sont objectifs c’est oublier qu’ils sont idéologiquement situés. Par exemple, en France, Le Monde, Le Figaro et Libération se situent chacun dans une niche idéologique clairement identifiée. Il en va de même aux États-Unis avec le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal. Sur YouTube, une chaîne comme Blast se situe définitivement à gauche, tandis que celle de l’Institut des Liberté du financier Charles Gave[1] est à droite. Autrement dit, chacun y trouve son compte, aussi bien dans les médias traditionnels que sur YouTube, en fonction de ses allégeances ou de ses sensibilités.
Désassembler l’ingénierie de la persuasion
Cela étant précisé, ce que cet essai propose, c’est de désassembler les mécanismes qui mettent en branle YouTube. Il ne s’agit pas ici de faire le procès de certains youtubeurs, mais bien de montrer comment ces derniers utilisent certaines techniques de communication et comment ils les ont affinées au point de les rendre d’une redoutable efficacité. Le lecteur sera peut-être étonné de constater l’ampleur du phénomène.
[1] Gave, Charles. Financier, essayiste et entrepreneur français, figure tutélaire du courant libéral-conservateur et souverainiste sur le web francophone. Fondateur de la société de conseil financier Gavekal et président de l’Institut des Libertés, il s’est imposé sur les plateformes numériques (notamment YouTube, Sud Radio et ThinkerView) comme un critique féroce des politiques monétaires des banques centrales, de l’euro et de la technocratie étatique. Il incarne l’artifice d’une respectabilité bourgeoise et châtelaine mise au service d’une dépolitisation des enjeux sociaux par la seule logique du rendement et de la survie financière individuelle.
